Voyage en France

Extrait du tome 4 - Les îles de l'Atlantique : d'Hoédic à Ouessant

Par ARDOUIN-DUMAZET

Paris - Berger-Levrault & Cie Éditeurs 1903 p. 190 à 219

IX L'Île Chevalier et l'Île-Tudy

…  Le village est propre; pour ses 1 100 habitants, il y a quatre épiceries et deux hôtels; des parés à huîtres y prospèrent. La mode, qui .lance en ce moment les plages de Bénodet et de Loctudy, modifiera peut-être davantage encore cette langue de terre dont nos grands-pères parlaient comme d'une île sauvage et abandonnée du ciel. La description de Cambry en dit long sur l'isolement de cette île sans ressspurces, il l'appelle « peuple isolé» et cependant six kilomètres seulement la séparent de Pont­l'Abbé, dont il vantait ainsi la richesse :

« Ses environs sont d'une incroyable fécondité; c'est un pays de promission; outre le froment qu'on y recueille en abondance on y trouve beaucoup d'orge, de blé noir et d'avoine; on pourrait y soigner de très belles prairies qu’on néglige ; on vante les beurres de ce pays ; les fruits de toute espèce y sont délicieux et très communs, cerises, pèches, abricots, figues, etc. ; les jardins, couverts de choux, d'oignons, de haricots, d'asperges, de melons, d'artichauts, de panais, sont très nombreux. Pour obtenir ces riches productions, il ne faut qu'effleurer la terre; les fruits et les légumes de ce canton devancent d'un mois la maturité de ceux du canton de Quimper, qui n'est éloigné que de trois lieues; on sent que les cultivateurs y vivent avec plus d'aisance. Le maire de Pont-l'Abbé m'a dit avoir mesuré dans les campagnes des artichauts de 21 pouces de circonférence et des choux-fleurs de 15 à 16 pouces de diamètre; les étrangers ont peine à concevoir cette différence entre les productions de terrains qui se touchent; on n’imagine pas la chaleur, la fécondité des terres qui bordent nos rivages. »

L'aspect de cet estuaire baigné par les effluves du golf-stream répond encore à ce. tableau enchanteur; le bon Cambry, s'il revenait au monde, y ajouterait quelques notes pour les villas éparses dans la verdure.

On en juge bien surtout lorsqu'on est,en rade. La chaloupe qui nous conduira aux Glenans est ancrée, un canot nous y conduit. En quelques minutes la voile est hissée; le patron, le brave père Maurin, et son matelot lèvent la pierre et le jas de bois qui servent d'ancre, et nous voila en route. Derrière, nous laissons Loctudy, ses villas, ses châteaux, le petit phare assis à l’entrée de la rivière et faisant face au phare de Bénodet. L'île Tudy, protégée du côté de la mer par une digue s’abaisse peu à peu. La pluie cesse, un coup de vent chasse les nuées et voici enfin, immense et bleu, mais agitée par la houle, la mer couverte de l’innombrable flottille des bateaux de l'île Tudy et de Concarneau pêchant la sardine ; au loin, bien loin, les roches des Glénans où nous pousse la brise.

X Archipel des Glénans

L'ile aux Moutons. - Castel-Bras. - L'ile Drennec. - La Chambre. - L'ile Saint-Nicolas. - L'ile Bananec. -Ile Cigogne. - Ile Guignenec. - Ile du Loch. - Ile Guiautec. - Ile Penfret. - En route pour Concarneau.

Août 1894.

En avant de la flottille, se balançant sur la lame, une belle goélette de Jersey est à l'ancre; à l'extrême limite de l'horizon, deux longues bandes de noire fumée s'étalent sur l'Océan; les yeux exercés du patron ont reconnu la fumée de torpilleurs venant de Brest.

A mesure que la côte de Penmarc'h se déroule devant nous, le nombre des voiles de sardiniers augmente, courant jusqu'auprès des innombrables écueils dont, ces parages sont semés. Aux 70 chaloupes de l’île Tudy sont jointes celles de Penmarc'h et une partie de celles de Douarnenez. Douarnenez ne se borne pas à cette côte bretonne, ses pêcheurs essaiment au loin, jusqu'aux Sables-d'Olonne. Plus casaniers, les bateaux d’Audierne ne dépassent même pas la pointe de Penmarc'h, ils restent près de leur port, aucun ne pêche en vue des Glénans. Quant aux bateaux de Concarneau, ils sont entre les îles et leur point d'attache.

L'activité est grande dans la flottille; après avoir été faible au début, la prise de la sardine commence enfin à devenir satisfaisante. En ce moment, le mille vaut 21 fr. à l'usine de Port­Tudy, il atteint 25 fr. à Concarneau. La pêche d'aujourd'hui est commencée, les bateaux ont abattu la voile et mis les filets à la mer, les chaloupes sont conduites à la rame. Nous appro­chons d'elles, notre embarcation coupe la première ligne qui s'étend entre les Glénans et nous. Je voudrais avoir des détails sur la pêche; les marins interpellés ne répondent pas, ils sont de Dournenez et ne daignent pas écouter des voyageurs de l'île Tudy.

Le vent a fraîchi ; maintenant que nous manque 1abris de la presqu'île de Penmarc'h, la brise arrive avec violence du raz de Sein. Nul ne s'en plaint à bord; rapidement poussés, nous voyons grandir l'archipel. Déjà nous voici en face de l'île aux Moutons, formant avec les écueils voisins un petit archipel à part. C'est une roche gazonnée, n'ayant pas même deux cents mètres dans sa plus grande étendue. Un phare s'y dresse; au-dessous est la maison des gardiens; des écueils sur lesquels la lame bondit entourent ce triste séjour. L'île aux Moutons, me dit le père Maurin, avait jadis les animaux qui lui ont valu ce nom, mais les rats ont pullulé et ils ont mangé béliers, brebis et agneaux. Peut-être a-t-on exagéré le drame.

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Les roches des Glénans grandissent, elles sont innombrables; il en est de hautes, de basses, de plates, de bosselées; il y a des aiguilles et des « platures » sur lesquelles s'étalent les lames. La plupart sont jaunies par les varechs et dressent leur tête grise et nue au-dessus de la ligne régulière des végétations marines.

Précédé par des rochers bas, voici, de ce côté oriental, un écueil placé comme en sentinelle, c'est le Grand-Château - Castel-Bras, - étroit plateau gazonné sur lequel deux rochers, semblables à des dolmens, se dressent; à côté c'est Castel-Bihan ou le Petit-Château.

Pour pénétrer dans l'intérieur de l'archipel, nous avons dérivé à l'est afin d'éviter les écueils et atteindre la Chambre par une mer relativement libre. La Chambre est une rade circonscrite par les îles les plus considérables du groupe et au milieu de laquelle se dresse, sur la très petite île Cigogne, le fort de ce nom. Les îles sont assez basses; aussi l'attention est-elle attirée d'abord par une cheminée d'usine qui s'élève dans l'île du Loch, c'est une fabrique de soude abandonnée.

Le vent est contraire, il a fallu amener les voiles; la chaloupe avance à l'aviron dans cette rade étrange entourée de tant d'îles nues, couvertes d'un gazon court. Devant nous voici Saint­Nicolas avec une belle maison blanche à toit d'ardoises, puis le rocher de Cigogne et les talus réguliers du fort.

L'île de Guignenec, près de laquelle nous passons, se compose de deux mamelons herbeux reliés par une langue de rochers. Sur l'un des monticules est une maison d'aspect lugubre. Elle est habitée pendant trois mois de l’année par les récolteurs et les brûleurs de varech venus pour fabriquer la soude.

L'île de Drennec, plus triste encore d'aspect, a cependant de beaux pâturages ; le beurre produit par ses troupeaux a quelque réputation dont ne sont pas médiocrement fiers ses sept habitants; nous passons près d'elle pour aller accoster la jetée à demi ruinée de l'île Saint-Nicolas.

L'île Saint-Nicolas, sinon la plus grande, au moins la plus active du groupe, est le centre de la pêche dans l'archipel. À notre approche, une barque se détache et vient à notre rencontre, elle est conduite par quatre enfants, ramant déjà comme de vieux marins. Ce sont deux petits-fils du père Maurin et deux enfants de la ferme. Le père Maurin veut cacher son émotion, mais le brave homme est si heureux d'avoir eu à conduire quelqu'un à l'île Saint-Nicolas ! Son gendre est le gardien du vivier à homards et langoustes, célèbre dans toute la Bretagne par ses dimensions, où 35 000 de ces crustacés peuvent être placés. En ce moment le vivier, en réparation, est vide, mais lorsqu'on l'a peuplé, soit avec la pêche des Glénans, soit avec les langoustes apportées d'Espagne, le spectacle de toutes ces antennes formant des buissons mouvants dans l'énorme bassin doit être des plus curieux. Pour l'instant, il n'y a d'autres langoustes - aux Glénans on les appelle des écrevisses - que celles renfermées dans des coffres flottant au large de l’île. En nous apercevant, le gardien du vivier, qui est en même temps le maître d'hôtel des Glénans, est allé chercher un de ces crustacés: ce sera, avec une omelette, le déjeuner le plus complet que puisse offrir l'île.

Pendant qu'un feu de varechs et de bois flotté apporté par les courants fait chauffer le court-bouillon où cuira la pauvre écrevisse, nous allons visiter l'île et ses annexes. C'est un coin de terre bien exigu et bien nu; cependant, il n'a pas la tristesse qu'on s'attend à y trouver; son cortège d'îles et d'îlots lui ôte un peu de sa solitude. L'île n'a pas plus de 800 mètres de longueur sur 300 de largeur, mais, à mer basse, des plages de sabIe grossier mêlé de coquillages irmombrabIes et de débris de madrépores la relient à l'île Branec, minuscule mamelon herbeux, et à l'île Bananec, un peu plus étendue.

L'île Bananec se présente sous la forme d'un coteau mouvementé: nous commencerons notre visite par elle, la mer étant basse. La laisse de sable est très étroite, très courte, quelques secondes suffisent pour La franchir. Nous voici sur Bananec, dune recouverte de gazon où paissent de belles vaches nonchalantes. Ces bêtes se sont pliées à leur milieu; chaque matin elles quittent leurs étables pour se rendre à Bananec. Si la mer est haute, elles se jettent à la nage et gagnnent leur pâturage. De même au retour. Le gazon qu'elles paissent est parsemé de grandes tiges de moutardes; une immortelle, abondante aux Glénans - à l'île du Loch surtout – et qu'on vient chercher du continent, croît sur les flancs des dunes; le feuillage, presque blanc, est revêtu d'un duvet laineux et velouté; la fleur, d'un jaune tirant sur l'orange, répand une odeur de miel.

Bananec a peut-être été habitée jadis : à la pointe faisant face au continent, il y a des traces de construction éparses dans les fougères, entre les fosses où, la saison venue, on brûlera le varech pour en extraire la soude. Du point culminant, on a sur tout l'archipel une vue mélancolique, rendue plus saisissante encore par les ruines industrielles de l'île du Loch. Mais si l'on regarde du côté de la grande terre, le panorama prend une ampleur superbe: toute la côte bre­tonne apparaît, de l'île de Groix aux abords d'Ouessant; quelques collines ont l'apparence de montagnes. Vue d'ici la belle croupe du Mené-Hom, ce géant de la Cornouailles, est d'une réelle majesté.

Par la plage d'un beau sable fin, coupée de plateaux de rochers couverts de varech, nous revenons à l'île Saint-Nicolas; une dune étroite forme bourrelet sur le rivage et limite les pâtures. Au milieu d'une prairie sont les restes d'un dolmen : trois pierres debout autour d'une fosse, la table a disparu. Cette prairie, envahie par la fougère, s'abaisse vers l'intérieur de l'île où la ferme occupe la partie la plus basse, comme pour s'abriter des vents; ferme misérable bâtie de blocs de granit moussu. Devant la porte, des porcs se vautrent dans la boue. L'intérieur ressemble à celui des autres maisons bretonnes : des meubles simples, mais garnis de clous de cuivre poli, des cloisons brunes par la fumée et des lits en armoire. Au fond de la cour sont les trois arbres de l'île: des figuiers noueux à la vaste ramure, croissant au bord d'un champ. L'île produit quelque peu de blé, des pommes cela serait insuffisant pour nourrir les habitants, qui ne peuvent même payer leur fermage, sans la mer qui fournit du poisson, des crabes et des coquillages. Les jours de grand gala, un peu de porc et de la volaille sont ajoutés au menu.

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35 habitants vivent à Saint-Nicolas (19 seulement au recensement de 1896). Le gardien du vivier, sa femme, ses enfants, et, à la ferme, deux ménages. Les autres habitants sont des pêcheurs qui ont construit, près du vivier, au-dessus de la jetée, une des plus étranges cahutes qu'on puisse rêver. Avec des débris d'embarcation, des bois flottés, des toiles goudronnées, ils ont bâti une longue baraque dans laquelle est installé un mobilier sommaire, meubles primitifs et grabats. Partout, aux parois, sont des filets, des casiers à homards et à langoustes, des lignes. Les hôtes de ce bizarre établissement n'ont pas d'autre demeure; ils y restent si peu d'ailleurs ! Sans cesse en mer sur leurs barques, ils vont de Sein à Audierne, de Concarneau à Douarnenez, pêchent un peu de tout, mais reviennent toujours à leurs âpres îlots des Glénans où, d'ailleurs, abondent les crustacés, où les bahots prennent souvent de grosses pièces que l'on trouve à vendre dans les villes du continent. Encore ceux-là sont-ils des bourgeois en quelque sorte, grâce à leur baraque de l'île Saint-Nicolas; bien d'autres indigènes des Glénans sont de vrais nomades passant leur vie presque entière dans des chaloupes.

- Allons, me crie le père Maurin, l'écrevisse est cuite!

Elle est énorme cette langouste; sur la table recouverte d'une nappe bise elle produit un superbe effet de nature morte. J'avais acheté à Port-Tudy, à tout hasard, malgré le patron assurant qu'on trouvait de tout aux Glénans, un.pain immense; bien m'en a pris: on n'a pas cuit de pain depuis quelques jours à Saint-Nicolas, on en est réduit à une galette dure comme du granit.

C'eût été dommage, une si belle écrevisse, une si vaste omelette et du beurre si fin de Drennec!

Pendant le repas, je fais causer le père Maurin sur la vie dans les Glénans; son récit est bien simple. On pêche, on mange, on reçoit des crustacés apportés par les pêcheurs de Pont-l'Abbé, de Concarneau, d'autres ports voisins ou d'Espagne; on les parque pour les livrer à la consommation à mesure des besoins. Puis c'est l'incinération des varechs. L'hiver, quand le vent est trop violent, quand les lames menacent de tout emporter, on reste enfermé. Pour distraction, on a parfois la relâche des bateaux dans la Chambre. Ni église, ni école. Je ne sais où les écrivains qui ont parlé des Glénans ont vu une église à Saint-Nicolas, il n'y a jamais rien eu de semblable; il est question de construire une chapelle; mais quand la commune de Fouesnant, dont les îles dépendent, pourra-t-elle s'occuper de cela ?

D'école, pas davantage. A l'île Penfret, les gardiens du phare et du sémaphore se sont improvisés instituteurs pour leurs enfants et ceux des fermiers et des pêcheurs nomades; à Saint­Nicolas, rien. Il n'y a qu'une école, professionnelle, rude et pratique, c'est la mer: elle fait de si hardis marins.

Un homme de cœur, un véritable apôtre, avait voulu arracher les habitants des Glénans à leur sauvagerie. Vers 1871, l'abbé du Maralhac'h s'installa dans l'île du Loch, y construisit de ses mains une chapelle, entretint un cimetière et s'efforça d'instruire les enfants. M. du Maralhac'h est mort il y a une douzaine d'années; sa chapelle est en ruines, personne n'a pris la suite de son apostolat.

M. du Maralhac'h avait un rang dans le monde; mais la même année il perdit sa femme et son enfant; désespéré, il entra au séminaire et résolut de se vouer au service des humbles. Il semble qu'il n'ait guère été compris aux Glénans; on allait à la messe, on écoutait ses sermons, car on était Breton; mais là se bornaient les désirs de civilisation. L'abbé vécut plus solitaire aux Glénans qu'il ne l'espérait même. Les habitants parlent de lui sans la moindre émotion. Je n'ai su de l'apôtre que ceci : c'était un pêcheur infatigable. Peut-être est-ce un grand éloge dans la bouche des marins des Glénans.

Les habitants n'ont d'ailleurs aucune tradition, il se sont installés là depuis un temps relativement court. Cambry visita les îles en 1794; il n'y avait alors aucune population, sinon les cinquante hommes de la garnison du fort Cigogne, chargés d'empêcher les corsaires anglais d'occuper l'archipel; mais on trouvait des traces d'habitation, à Saint-Nicolas surtout. Des forbans s'y étaient réfugiés pendant les guerres d'Amérique. Les iles servaient simplement de lieu de repos et de mouillage aux pêcheurs de ces parages. Aucune culture; pourtant, disait Cambry, les terres de Saint-Nicolas « porteraient de beaux grains et d'excellents légumes ». Le propriétaire des Glénans, le citoyen K..., pourrait, en temps de paix, en tirer un grand parti, il se contente d'y élever quelques bestiaux et d'y faire de la soude; de grands troupeaux s'y nourriraient. On y pourrait établir des presses et des magasins, saler, sécher une prodigieuse quantité de poissons, récolter les plus beaux froments, cultiver les meilleurs légumes; l'asperge y croît spontanément: une multitude de lapins vivaient sur ces îles il n'y a pas trente ans; on en trouve, mais en moins grande quantité. La cane royale, le plus bel oiseau de l'Europe, paraît naturel à ces îles.

« Elles furent habitées jadis; des marins attestent avoir vu, à une demi-lieue dans l'ouest de l'île aux Moutons, un mur, une grande voûte faite de main d'homme à 26 pieds de profondeur sous l'eau, on ne les aperçoit que dans les plus grands calmes. Dans l'étang de l'île du Loch, ils ont vu des pierres druidiques. »

Ce tableau de l'état des Glénans il y a cent ans n'a guère changé; la création des phares et des sémaphores dans ces parages, le développement de la pêche grâce aux chemins de fer et à la vapeur qui emportent rapidement le poisson au loin ont amené une population dans l'archipel, 90 habitants environ (Réduite à 35 au recensement de 1896, effectué le 29 mars, à une époque où la mer, encore très mauvaise, retient sur le continent une partie des pêcheurs qui reprennent seulement leur installation au printemps). Mais le rêve de Cambry est loin d'être réalisé: si la culture est venue, elle est par trop primitive. Pourtant, dans ce climat humide et doux, où les figuiers ont pu atteindre les di­mensions de ceux de Saint-Nicolas, il serait fa­cile de transformer les îles en bouquets de verdure. Quel sanatorium vaudrait jamais ces terres aux belles plages, baignées incessamment par la mer !

En route pour l'île du Loch, c'est-à-dire pour l'île de l'Étang. La mer a monté, nous retrouvons le vent favorable; rapidement nous passons entre les murailles abandonnées du fort Cigogne, où il n'y a plus ni canons, ni soldats et qui sert sim­plement de résidence temporaire aux savants professeurs ou étudiants du laboratoire de Con­carneau, lorsqu'ils viennent étudier la faune ma­ritime. En face l'île Drennec, absolument nue de ce côté, les deux masures qui forment le village sont sinistres d'aspect.

L'île du Loch apparaît, plateau triste entouré de roches basses couvertes de varech; la mer n'est pas assez haute encore pour que nous puissions facilement débarquer; une petite anse où les canots trouvent quelque abri nous évite le ressac, mais il faut s'aider des pieds et des mains pour dépasser la « plature » où de visqueux goémons s'opposent à la marche. Enfin, voilà le sol sec, rochers recouverts de dunes. 0 le triste séjour ! L'île est un plateau où les sables accumulés par le vent et recouverts d'herbes ont l'aspect de vagues solidifiées. Le père Maurin nous sert de guide; il me conduit aux restes de la chapelle construite par M. du Maralhac'h, tout en trouvant étrange notre idée de visiter de telles choses. Douze ans à peine ont passé, il ne reste rien que des murs informes à hauteur d'homme, blocs de granit maçonnés avec de l'argile. L'édifice était plus élevé, il avait une charpente et un toit de carton bitumé; le vent a emporté le toit, les hommes ont pris la charpente, les portes et les fenêtres pour les brûler, et la nature a fait son œuvre: pierre après pierre sont tombés les matériaux patiemment accumulés par l'apôtre des Glénans. De sa demeure voisine de la chapelle, rien même n'est resté. Ces débris informes dans le creux des dunes sont lamentables.

Plus lamentables encore sont, à côté, les tombes des habitants et des naufragés. M. du Maralhac'h avait eu la pieuse pensée de leur faire un cimetière, il avait soigné les tombes, planté des croix noires au-dessus de ces morts connus ou des anonymes rejetés par la mer. Lui décédé, les croix pourrissent, se brisent, jonchent la terre. Tous ceux qui ont vu ce cimetière des Glénans ont eu le cœur serré. Un peintre qui avait passé une saison dans les îles a fait un tableau, aujourd'hui en Amérique, représentant ces navrantes sépultures. La maquette existe encore à la maison-auberge de Saint-Nicolas, peinte sur les panneaux de la salle à manger; j'en ai relevé les lignes sur mon carnet de notes : ce croquis donne assez bien l'aspect linéaire du lieu, mais il ne saurait en rendre l'impression pénible et angoissante. Pour la comprendre, il faut avoir parcouru l'île morne du Loch.

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Nous suivons un chemin dans les dunes, couvertes des immortelles laineuses que j'ai déjà rencontrées à l'île Bananec et d'une sorte de grand pavot jaune à tige presque blanche, au feuillage métallique. Voici l'étang qui a donné son nom à l'île; il est enfermé entre les dunes, au-dessus d'une baie morne. Cette nappe d'eau sans vie, encombrée de joncs et de roseaux, est d'une inexprimable mélancolie. Tout autour, sur les dunes, sont des fosses à brûler le varech; pendant la saison où cette opération a lieu, l'île doit disparaître sous un nuage de fumée.

Enfin, voici un peu de vie : il y a un coin de pâturage vert, où paissent des chevaux, puis c'est la ferme, entourée de murs gris en pierres sèches, où courent les lézards, premiers animaux sauvages que nous rencontrions dans ces îles. La ferme est basse, pour mieux résister aux tempêtes; elle fait face à de vastes étables. Des bandes d'oies, des porcs nous accueillent par leurs cris et leurs grognements.

La maison d'habitation est rustiquement meublée et très proprement tenue ; les habitants ­ il y en a onze en tout au Loch - nous accueillent avec cordialité.

Tout autour de la maison, les champs cultivés sont vastes; il règne là quelque apparence d'aisance, mais l'étang sans vie et les débris de l'usine à soude impriment au voisinage de la ferme la plus douloureuse tristesse.

Au delà des bâtiments, l'île finit par un chaos de blocs de granit. On pourrait croire que la mer, dans un moment de colère, a retroussé sur ce rivage les rochers qui la gênaient. Mais ces blocs sont les restes d'un établissement celtique considérable. Beaucoup de pierres creusées, beaucoup d'autres recouvrant des fosses indiquent les sépultures d'une tribu nombreuse. Évidemment, ces îles presque désertes ont été peuplées, les innombrables rochers des Glénans devaient faire partie d'une terre aujourd’hui disparue, s'étendant peut-être jusqu'à la pointe de Penmarc'h.

Au delà, sans limite, s'étend la mer; à peine de rares écueils : Prunenou-Bras, Men-Goé, Men­Liou, Folavoalh, les Belvidigens et la Jument, nom donné à tant de récifs. La côte de Groix et celle de Lorient se perdent au loin dans l'infini des horizons.

Nous traversons de nouveau l'île en longeant le rivage, de ce côté mis à nu par les lames monstrueuses jetées sur le plateau. Dans ces roches fendues, torturées, rongées, s'ouvre une sorte d'anse bien fermée, à sec à mer basse, sur les bords de laquelle abondent les immortelles des Glénans. J'en ramasse un bouquet avant de rejoindre la chaloupe par les plateaux de varechs plus dangereux encore à descendre qu'à gravir. Enfin, nous voici embarqués, mais la sortie ne va pas sans difficulté, tant la profondeur est faible et les roches cachées nombreuses. Nous filons d'îlot en îlot; un seul a quelque verdure, c'est Guiautec, long de 500 mètres, large de 200; on conduit parfois le bétail sur ses pelouses remplies d'herbes. Les autres îlots sont des rochers nus, aux formes étranges, entourés d'une éblouissante laisse de sable. De loin, sur cette plage, on dirait une foule affairée, vêtue de noir, fouillant la plage en ordre régulier. En approchant, on reconnaît des cormorans, seuls . maîtres et habitants de ces infimes archipels. Ces rochers sont les Méaban voisins de Penfret, où nous pouvons atterrir près d'un petit débarcadère.

L'îIe de Penfret est la plus vaste du groupe, sa longueur est de 1 600 mètres, sa largeur de 500. Les hautes constructions du phare et du sémaphore lui donnent un aspect plus vivant que ses voisines. La petite cale où nous débarquons est animée en ce moment par la présence d'une grosse embarcation chargeant des pierres destinées à la construction d'un nouveau phare à Penmarc'h (Voyez page 344 le récit de l'inauguration de cet ouvrage). Le granit de Penfret se débite facilement; les abords de la cale sont devenus une carrière où l'on extrait la roche. Au-dessus se dressent des blocs énormes que les intempéries ont fouillés; on dirait des monuments mégalithiques. Entre ces rochers qui font de sauvages abords à l'île, des chevaux paissent une herbe savoureuse.

De ce point, on aperçoit l'île entière: c'est un plateau légèrement ondulé terminé au nord par une haute butte rocheuse sur laquelle est le phare, tour carrée, d'un blanc éblouissant, haute de 22 mètres, construite à l'intérieur d'une batterie abandonnée. Le feu, de 3e ordre, est à 41 mètres au-dessus des basses mers, 36 au-dessus des hautes mers et porte à 17 milles ses éclats de 4 en 4 minutes. La maison d'habitation des gardiens et de leurs familles est au centre de l'île abritée des grands vents; elle est d'aspect riant avec son rez-de-chaussée soigneusement blanchi, ses mansardes et les volets bruns des fenêtres. Plus loin est la ferme, vaste maison basse entourée de masures servant d'étables, d'écurie ou de logements pour les pêcheurs de Penfret, qui font quelques armements. Le dernier groupe d'habitants est au sémaphore. En tout 37 personnes résident à Penfret: 13 à la ferme, 11 au sémaphore, 13 dans la maison des gardiens du phare (Le dernier recensement ne révèle plus que 17 habitants).

Les enfants sont nombreux, ils ont une mine superbe faisant honneur à l'air et au lait de Penfret.

Dans une prairie paissent sept ou huit vaches ; près de là s'étendent les cultures, assez peu importantes. On n'a pas tiré du sol le parti qu'on aurait pu, les ajoncs en recouvrent une grande partie.

Du sémaphore la vue est immense; cette île avancée de l'archipel a devant elle, jusqu'au continent, une mer absolument libre, tandis que, vers l'Océan, on découvre toutes les Glénans : îles îlots, milliers de roches de toute forme hérissant un vaste espace. Du côté du continent, la côte entre Concarneau et Lorient apparaît entière et l’on distingue nettement l'île de Groix.

Mais il est l'heure de partir, le vent n'a pas cessé de souffler du nord-ouest; le patron m'annonce qu'il faudra louvoyer et tirer des bordées pour atteindre la rivière de Pont-l'Abbé. Même nous ne pourrons guère arriver à l'île Tudy avant minuit au plus tôt, et il n'est que trois heures.

Nous n'avons pas de vivres à bord et il n'y a pas de pain à acheter à Penfret. Pierre pâlit en pensant à ce long jeûne et à la nuit à passer en mer.

Le gardien du sémaphore, à qui nous remettons une dépêche pour signaler notre tardive arrivée, nous conseille de faire voile pour Concarneau où le vent peut nous conduire en deux ou trois heures. L'idée est bonne et mise à exécution aussitôt.

Nous traversons de nouveau l'île par les champs et les landes pour gagner la cale. L'ancre est dérapée, la voile hissée; nous passons encore une fois devant Guiautec et mettons le cap droit sur Concarneau qu'on devine vaguement au nord-nord-est et dont nous sépare une mer assez agitée, couverte par des centaines de bateaux pêcheurs.

Nous allons traverser la flottille de Concarneau

XI la Ville-Close de Concarneau

En mer. - La pèche à la sardine. - Concarneau. - La salaison et la confiserie. - L'ile de la Ville-Close.

Nous avons le temps de nous exercer à la pa­tience. Notre traversée, si rapide pour aller aux Glénans, sera longue pour le retour, malgré les courants qui portent vers la baie de la Forest; le vent nous prend par le travers et oblige la chaloupe à donner de la bande. Toutefois cette brise de nord-ouest nous pousse, c'est le principal. Les Glénans s'effacent peu à peu, leurs passes disparaissent, ce n'est plus qu'une masse sombre sur la face de l'Océan, d'où émerge seule la tour carrée du phare. Au loin, l'île aux Moutons se distingue vaguement.

A mesure que nous avançons, la côte continentale grandit. Bientôt nous atteignons les premières chaloupes de pêche, elles sont innombrables dans ce détroit; de la pointe de Mousterlin à l'île de Groix, il y en a plus d'un millier.

Concarneau seule a 500 voiles ; Port-Louis et Groix en envoient peut-être un nombre pareil. Déjà une multitude de ces barques rentrent au port, la marée monte et va remplir les bassins.

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Ces voiles qui retournent au havre, je les vis partir hier soir ; pendant toute la journée, j'avais couru le port de Concarneau sans trouver un pêcheur pour me conduire aux Glénans. Chenal autour de la Ville-Close, bassins, abris,· présen-sentent le plus vivant aspect. Cinq à six cents bateaux de pêche étaient là, leurs filets roux ou bleus pendant au grand mât pour sécher. De la plupart montait une fumée légère; sur un foyer primitif, composé d'un vieux gril à frire les sardines, le mousse faisait cuire la soupe au poisson, peu appétissant mélange d'oignons et de morceaux de poisson dans lequel domine le .congre. Ce mélange, versé sur du pain noir; est la bouillabaisse de Bretagne; elle ne vaut pas celle de Provence.

En même temps, on emmagasinait à bord l'eau douce en baril et la rogue pour la pêche, c'est-à­dire l'appât fait d'œufs de morue venus de Norvège et les débris de sardines.

Au point du jour, la mer étant déjà montée, les filets ont été amenés et remplacés par de hautes voiles brunes, puis chaque embarcation a doublé le musoir de la jetée et est sortie en rade. Une interminable file de voiles est passé ainsi ; par centaines, elles se sont dirigées vers le Cochon, écueil signalé par une bouée rouge, et ont alors essaimé sur toute la mer; aussi loin que l'œil pouvait regarder, ce n'étaient que voiles rousses, capricieusement penchées par le vent. Ces bateaux, je les retrouve au large maintenant, les uns rentrant au port, les moins heureux poursuivant la pêche. Nous pouvons les suivre facilement. Des indices ont fait deviner aux pêcheurs la présence des sardines. On sème la rogue pour appâter. Les voiles sont amenées, les filets sont mis à l'eau, leurs plaques de liège font des lignes sinueuses sur le flot bleu. De toutes parts accourent les mouettes et les goélands, espérant une part de curée.

Les embarcations marchent maintenant à la rame, traînant le filet, pendant qu'à l'arrière un homme de l'équipage achève de jeter la rogue. Déjà des bateaux ont dû prendre des sardines; autour d'eux les oiseaux tournent, nombreux. Chaque fois qu'une sardine croit s'échapper du filet en bondissant, un agile cormoran ou un goéland hardi fond sur elle et l'enlève avant même qu'elle ait touché l'eau; alors, entre tous ces pirates ailés, ce sont des combats sans fin pour arracher au premier sa proie.

Peu à peu les sardines s'accumulent au fond du bateau. Quelques navires les comptent par milliers, d'autres sont réduits à des centaines. La rogue s'épuise dans les barils, la mer descendra bientôt, il faut gagner le port. Et alors de tous points de l'horizon les voiles rousses affluent, couvrant la mer pour venir, une à une, dans le chenal de Concarneau.

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